Allen GINSBERG, "Howl" (extraits)  (Allen GINSBERG) posté le samedi 03 mars 2007 15:51

Blog de ver-s-tebral :VER(S)TEBRAL - Atelier consacré à la poesie sur scène : jeu, performance, Allen GINSBERG, 'Howl' (extraits)

 

 
HOWL, II


Quel sphinx de ciment et d'aluminium a défoncé leurs crânes et dévoré leurs cervelles et leur imagination?
Moloch ! Solitude ! Saleté ! Laideur ! Poubelles et dollars impossibles à obtenir 1 Enfants hurlant sous les escaliers ! Garçons sanglotant sous les drapeaux ! Vieillards p leu­rant dans les parcs !
Moloch ! Moloch ! Cauchemar de Moloch ! Moloch le sans­amour ! Moloch mental ! Moloch le lourd juge des hommes !
Moloch en prison incompréhensible ! Moloch les os croisés de la geôle sans âme et du Congrès des afflictions ! Moloch dont les buildings sont jugements ! Moloch la vaste roche de la guerre ! Moloch les gouvernements hébétés !

Moloch dont la pensée est mécanique pure ! Moloch dont le sang est de l'argent qui coule ! Moloch dont les doigts sont dix armées ! Moloch dont la poitrine est une dynamo cannibale ! Moloch dont l'oreille est une tombe fumante !
Moloch dont les yeux sont mille fenêtres aveugles ! Moloch dont les gratte-ciel se dressent dans les longues rues comme des Jéhovahs infinis ! Moloch dont les usines rêvent et croassent dans la brume ! Moloch dont les cheminées et les antennes couronnent les villes !
Moloch dont l'amour est pétrole et pierre sans fin ! Moloch dont l'âme est électricité et banques ! Molch dont la pauvreté est le spectre du génie ! Moloch dont le sortest un nuage d'hydrogène asexué ! Moloch dont le nom est Pensée !
Moloch en qui je m'asseois et me sens seul ! Moloch où je rêve d'Anges ! Fou dans Moloch ! Suceur de bite en Moloch ! Sans amour et sans homme dans Moloch !
Moloch qui me pénétra tôt ! Moloch en qui je suis une conscience sans corps ! Moloch qui me fit fuir de peur hors de mon extase naturelle ! Moloch que j'abandonne Réveil dans Moloch ! lumière coulant du ciel !
Moloch ! Moloch ! Appartements robots ! banlieues invisibles !trésors squelettiques ! capitales aveugles ! industries démo­niaques ! nations spectres ! Asiles invincibles ! queues de granit ! bombes monstres !
Ils se sont pliés en quatre pour soulever Moloch au Ciel! Pavés, arbres, radios, tonnes ! soulevant la ville au Ciel qui existe et qui nous entoure partout !
Visions ! augures ! hallucinations ! miracles ! extases ! disparus dans le cours du fleuve américain !
Rêves ! adorations ! illuminations ! religions ! tout le tremble­ment de conneries sensibles !
Percées ! par-dessus le fleuve ! démences et crucifixions ! dis­parus dans la crue ! Envolées ! Epiphanies ! Détresses ! Décades des cris animaux et de suicides ! Mentalités ! Amours neuves ! Génération folle ! en bas sur les rochers du Temps !
Vrai rire sacré dans le fleuve ! ils ont vu tout cela ! les yeux fous ! les hurlements sacrés ! Ils ont dit adieu ! Ils ont sauté du toit ! vers la solitude ! gesticulant ! portant des fleurs ! En bas vers le fleuve ! dans la rue !

 

 

HOWL, POST-SCRIPTUM


Sacré ! Sacré ! 5acré ! Sacré ! Sacré ! Sacré l 5acré ! Sacré ! Sacré ! Sacré ! Sacré ! Sacré ! Sacré ! Sacré ! Sacré !

Le monde est sacré ! L'âme est sacrée ! La peau est sacrée ! Le nez est sacré ! La langue et la queue et la main et l'anus sacrés !

Tout est sacré ! tout le monde est sacré ! partout est sacré ! toute journée est dans l'éternité ! Tout homme est un ange !

Le clochard est aussi sacré que le séraphin ! le fou est sacré comme tu es sacrée mon âme !

La machine à écrire est sacrée le poème est sacré la voix est sacrée les écouteurs sont sacrés l'extase est sacrée !

Sacré Peter sacré Allen sacré Solomon sacré Lucien sacré Kerouac sacré Huncke sacré Burroughs sacré Cassady sacré l'inconnu sodomisé et les mendiants souffrants sacrés les hideux anges humains !

Sacrée ma mère à l'hôpital psychiatrique ! Sacrées les bites des grands-pères du Kansas !

Sacré le saxophone rugissant ! Sacrée l'apocalypse bop ! Sacrés les orchestres de jazz la marihuana les initiés la paix et la came et la batterie !

Sacrées les solitudes des gratte-ciel et des trottoirs ! Sacrées les caféterias remplies de multitudes ! Sacrées les mystérieuses rivières de larmes sous les rues !

Sacré le juggernaut solitaire ! Sacré l'immense agneau des classes moyennes ! Sacrés les bergers fous de la rébellion ! Celui qui aime Los Angeles EST Los Angeles !

Sacré New York Sacré San Francisco Sacré Peoria et Seattle Sacré Paris Sacré Tanger Sacré Moscou Sacré Istamboul !

Sacré le temps dans l'éternité sacrée l'éternité dans le temps sacrée les horloges dans l'espace sacrée la quatrième dimension sacrée la cinquième Internationale

Sacrée la mer sacré le désert sacré le chemin de fer sacrée la locomotive sacrées les visions sacrées les hallucinations sacrés les miracles sacré le bulbe de l'oeil sacré l'abîme !

Sacrée la Clémence ! Le Pardon ! la Charité ! la Foi ! Sacrés ! nos Corps ! souffrant 1 magnanimité !

Sacrée la surnaturelle intelligente extrêmement brillante bonté de l'âme !sacré l'Ange dans Moloch !


AMERIQUE

 

Amérique je t'ai tout donné et maintenant je ne suis rien. Amérique deux dollars et vingt- sept cents le 17 janvier 1956. Je ne peux pas supporter mon propre esprit.
Amérique quand finirons-nous la guerre humaine?
Va te faire foutre avec ta bombe atomique.
Je me sens mal fous moi la paix.
Je n'écrirai pas mon poème avant que d'avoir toute ma raison.
Amérique quand seras-tu angélique?
Quand te déshabilleras-tu?
Quand te regarderas-tu à travers la tombe ?
Quand seras-tu digne de tes millions de Trotskystes ?
Amérique pourquoi tes bibliothèques sont-elles pleines de larmes ? Amérique quand enverras-tu tes oeufs aux Indes ? Je suis malade de tes exigences insensées.
Quand pourrai-je aller au supermarché et acheter ce dont j'ai besoin sur ma bonne mine?
Après tout, Amérique, c'est toi et moi qui sommes parfaits pas le monde futur.
Ta machinerie est trop pour moi.
Tu m'as donné envie d'être un saint.
Il doit exister une autre façon de régler cette querelle. ~ Burroughs est à Tanger je crois qu'il ne reviendra pas c'est sinistre.
Es-tu sinistre ou est-ce là quelqu'autre mauvais tour ? J'essaie d'en venir au fait.
Je refuse d'abandonner mon obsession.
Amérique arrête de pousser je sais ce que je fais. Amérique les fleurs des pruniers tombent.
Je n'ai pas lu les journaux depuis des mois, tous les jours on juge quelqu'un pour meurtre.
Amérique je me sens sentimental envers les « wobblies ».
Amérique étant môme j'étais communiste je n'en suis pas désolé. Je fume de la marijuana chaque fois que je peux
Je reste assis chez moi à longueur de journées et fixe les roses dans l'armoire.
Quand je vais à Chinatown je me saoûle et ne baise jamais. Ma décision est prise va y avoir du grabuge.
Tu aurais dû me voir lisant Marx.
Mon psychanalyste pense que je vais parfaitement bien. Je ne dirai pas le Notre Père. J'ai des visions mystiques des vibrations cosmiques.
Amérique je ne t'ai toujours pas dit ce que tu as fait à l'oncle Max après son arrivée de Russie.
Je te parle.
Vas-tu laisser Time Magazine diriger ta vie émotionnelle ? Je suis obsédé par Time Magazine.
Je le lis chaque semaine.
Sa couverture me fixe chaque fois que je me faufile devant le magasin du coin.
Je le lis dans le sous-sol de la Bibliothèque Municipale de Berkeley.
Ça me cause toujours de responsabilité. Les hommes d'affaires sont sérieux. Les producteurs de films sont sérieux. Tout le monde sérieux sauf moi.
L'idée me vient que je suis l'Amérique.
Me voilà encore qui me parle à moi-même.
L'Asie se soulève contre moi.
Je n'ai pas l'ombre d'une chance de Chinois.
J'aurais intérêt à considérer mes ressources nationales.
Mes ressources nationales consistent en deux joints de marijuana des millions de testicules une littérature privée impubliable qui fonce à 1400 miles à l'heure et vingt cinq mille asiles d'aliénés.
Je ne dis rien de mes prisons ni des millions de sous-privilégiés qui vivent dans mes pots de fleurs sous la lumière de cinq cents soleils.
J'ai aboli les bordels de France, Tanger est le prochain sur la liste.
Mon ambition c'est d'être Président en dépit du fait que je sois Catholique.
Amérique comment puis-je écrire une ode sacrée dans ton humeur nigaude ?
Je continuerai comme Henry Ford mes strophes sont aussi personnelles que ses automobiles plus même toutes sont de sexe différent.
Amérique je te vendrai des strophes 2.500 $ pièce 500 $ de reprise sur ta vieille strophe
Amérique libère Tom Mooney
Amérique sauve les Loyalistes Espagnols
Amérique Sacco et Vanzetti ne doivent pas mourir
Amérique je suis les Scottsboro boys.
Amérique à sept ans mamma m'emmena à des réunions de cellules communistes ils nous vendirent des garbanzos une main pleine le ticket un ticket coûtait un nickel et les discours étaient gratuits tout le monde était angélique et sentimen­tal à l'égard des travailleurs tout ça était si sincère tu n'as pas idée quelle bonne chose c'était le parti en 1835 Scott Nearing était un grand vieux bonhomme un vrai mensch Mère Bloor m'a fait chialer une fois j'ai vu Israel Amter de mes yeux. Ça devait tous être des espions.
Amérique tu ne veux pas vraiment aller à la guerre.
Amérique c'est ces méchants Russes. Ces Russes ces Russes et ces Chinois là. Et ces sales Russes.
La Russia elle veut nous bouffer vivants. La Russia elle ivre de puissance. Elle veut choper nos voitures dans nos garages.
Elle vouloir prendre Chicago. Elle avoir besoin d'un Reader's Digest Rouge. Elle vouloir nos usines d'autos en Sibérie. Lui grosse bureaucratie gérant nos stations-service.
Ça pas bon. Ugh. Lui forcer Indiens apprendre à lire. Lui besoin grand nègres noirs. Hah. Elle nous faire bosser seize heures par jour. Au secours.
Amérique ceci est très sérieux.
Amérique c'est l'impression que j'ai en regardant dans le poste de télévision.
Amérique est-ce correct?


J'aurais intérêt à me mettre tout de suite au boulot.
C'est vrai je ne veux pas m'engager à l'Armée ou tourner le
tour en usine de pièces de précision, je suis myope
et psychopathe de toute façon.
Amérique je mets ma foutue main à la pâte.

 


 

UN ASPHODELE 
 
 

 O cher doux rosâtre
            inaccessible désir
... c'est triste, pas moyen
            de changer le fol asphodèle cultivé, la
réalité visible...

et les épouvantables pétales
            de la peau - quelle inspiration

d'être ainsi couché là ivre
            et nu dans le salon

à rêver, en l'absence
            d'électricité...
à manger encore et encore la basse racine
            de l'asphodèle, grise destinée...

roulant en génération
            sur le sofa fleuri
comme sur un rivage en Arden -
            ma seule rose ce soir le régal

de ma propre nudité.

 


SONG

Le poids du monde
            est amour.
Sous le fardeau
           de solitude,
sous le fardeau
            d'insatisfaction


            le poids,
le poids que nous portons
            est amour.


Qui peut nier ?
            Rêvé
il touche
            le corps,
pensé
            construit
un miracle,
            imaginé
angoisse
            jusqu'à naissance
 dans l'humain -
       
regarde par le coeur
            brûlant de pureté -
car le fardeau de vie
            est amour,

mais nous portons le poids
            avec lassitude
et devons ainsi reposer
dans les bras de l'amour
            à la fin,
reposer dans les bras
            de l'amour.

Nul repos
            sans amour,
nul sommeil
            sans rêves
d'amour -
            soyez fou ou glacé
obsédé d'anges
            ou de machines,
le voeu dernier
            est amour
- ne peut être aigri
            ne peut dénier
ne peut s'abstenir
            si dénié :

le poids est trop lourd

            - doit donner
sans retour
            comme la pensée
est donnée
            en solitude
dans toute l'excellence
            de son excès.

Les corps chauds
            brillent ensemble
dans l'obscurité,
            la main s'avance
vers le centre
            de la chair,
la peau tremble
            de bonheur
et l'âme vient
            joyeuse à l'oeil -
           
oui, oui,
            c'est ça
 que je voulais,
           que j'ai toujours voulu,
j'ai toujours voulu,
            retourner
au corps
            où je suis né.
 
 
 
 
 
ORPHELIN SAUVAGE

            Fadement mère
l'emmène en promenade
            vers chemin de fer et rivière
- il est fils de l'ange fugitif
            du hot rod -
et il imagine des voitures
            qu'il chevauche dans ses rêves,

si délaissé il pousse parmi
            les automobiles imaginaires
et les âmes mortes de Tarrytown
 
            à créer
de sa propre imagination
            la beauté de ses ancêtres
sauvages - une mythologie
            qu'il ne peut hériter.

Plus tard hallucinera-t-il
            ses dieux? S'éveillant
parmi les mystères avec
            une lueur folle
de souvenir?

            La reconnaissance -
chose si rare
            en son âme,
rencontrée en rêve seulement
            - nostalgies
d'une autre vie.

Une question de l'âme.
           Et les blessés
perdant leur blessure
            en leur innocence
- une bite, une croix,
            une excellence d'amour.

Et le père se désole
            dans une piaule à clodos
aux méandres du souvenir
            à mille lieues
de là, ignorant
            du jeune étranger
inattendu qui
            vagabonde vers sa porte.

 
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